Note de lecture provisoire. Cette page est rédigée à partir de recensions (mediacoop, fiches éditeur, annonces) et non du livre lui-même, paru le 25 février 2026 chez Flammarion (collection « Nouvel avenir », 200 p., ISBN 9782080148896). Les attributions sont donc à vérifier après lecture. Les passages incertains sont marqués [à vérifier].

Le geste central : interroger l’ininterrogeable

La quasi-totalité du discours politique contemporain — à gauche comme à droite — partage un présupposé : la démocratie est l’horizon indépassable, et ses crises sont des accidents qu’il faut réparer. Le néolibéralisme l’abîme, le populisme la menace, les inégalités l’érodent — mais elle reste la norme, et la critique consiste à la défendre mieux.

Lagasnerie propose le renversement : et si la « crise démocratique » n’était pas un accident, mais la conséquence logique des fondements démocratiques eux-mêmes ? Si la fatigue, l’impuissance, le sentiment de capture par une caste étaient produits par le dispositif et non malgré lui ?

Le geste consiste donc à mettre en question ce que personne ne met en question : majorité, vote, représentation, souveraineté populaire, parlementarisme. Non pour les améliorer, mais pour les penser comme des problèmes plutôt que comme des solutions.

Quatre lignes de critique

1. Porosité démocratie / autoritarisme

Le récit dominant oppose démocratie et totalitarisme comme l’eau et le feu : la première serait le rempart du second. Lagasnerie soutiendrait au contraire qu’il existe une filiation entre les deux — une continuité de logiques (souveraineté, majorité, peuple) que la pensée libérale refuse de voir parce qu’elle aurait besoin de l’opposition pour se légitimer. [à vérifier : la formulation exacte et le degré de cette thèse]

2. La représentation ne représente pas

Le système électoral ne sélectionne pas une expression du peuple, il crée des places à prendre par les professionnels de la brigue. Le mécanisme de la candidature, du financement, de la carrière politique fabrique une caste — et ce qui se présente comme représentation est en réalité un mode de recrutement d’une oligarchie.

C’est une thèse classique (Michels, Mosca, Pareto), mais Lagasnerie semble la reformuler dans un vocabulaire bourdieusien plutôt qu’élitiste : ce n’est pas que les élites s’imposeraient toujours, c’est que le dispositif électoral produit structurellement la division entre professionnels et profanes.

3. Oligarchie masquée

D’où la formule qui revient dans les recensions : la démocratie serait « le gouvernement du peuple par une minorité ». Le mot démocratie fonctionne alors comme un opérateur d’invisibilisation — il fait passer pour pouvoir du peuple ce qui est gouvernement d’une fraction sur le reste, et désarme la critique en prétendant l’avoir incluse d’avance.

4. La règle majoritaire comme tyrannie déguisée

Substituer la « loi du fait majoritaire » à la « loi du plus fort » est censé marquer le passage de la barbarie à la civilisation. Lagasnerie semblerait soutenir que le passage est moins net qu’on ne le croit : la majorité reste une force qui s’impose à une minorité, légitimée par le nombre plutôt que par la raison ou la justice. La coercition n’a pas disparu, elle a changé de visage.

L’alternative proposée

Contre le vote majoritaire comme principe fondateur, Lagasnerie esquisserait une grammaire politique alternative reposant sur :

  • La justice éthique plutôt que sur la souveraineté du nombre — les décisions devraient être évaluées à l’aune de ce qui est juste, pas de ce qui rassemble une majorité.
  • Un rôle central donné à la science et à la connaissance dans la délibération publique. [à vérifier — point délicat]

Ce dernier point est celui qui a fait le plus tiquer plusieurs lecteurs : il y a un soupçon d’épistocratie (gouvernement par les savants) qu’il faudra examiner de près. Lagasnerie y répond-il ? Comment articule-t-il ce rôle de la science avec sa filiation libertaire (voir ci-dessous) ? La recension ne le dit pas, et c’est probablement le nœud théorique du livre.

Filiations revendiquées

Les références mobilisées dessinent une trajectoire intéressante :

  • Bakounine — l’anarchisme classique, la critique de l’État
  • Thoreau — la désobéissance civile, le primat de la conscience individuelle sur la loi majoritaire
  • Durkheim — la morale comme fait social, l’idée que la justice peut être objet de connaissance
  • Bourdieu — la sociologie de la domination, la critique des institutions politiques comme champs
  • Marcuse — la « tolérance répressive », la démocratie unidimensionnelle
  • Simone Weil — l’enracinement, la critique des partis politiques comme machines de capture

C’est un assemblage hétéroclite : tradition libertaire (Bakounine, Thoreau), tradition sociologique critique (Durkheim, Bourdieu), tradition critique francfortoise (Marcuse), et la singulière Simone Weil. La tension la plus visible est entre l’inspiration libertaire (qui se méfie de toute autorité, y compris savante) et le rôle accordé à la science. C’est probablement là que se joue la cohérence du livre.

Dialogue critique avec Rancière

Le livre s’inscrit dans un débat ouvert par Jacques Rancière, La haine de la démocratie (2005). Mais la position de Lagasnerie semble en déplacer la cible :

Rancière (2005) Lagasnerie (2026) [à vérifier]
cible les détracteurs élitistes de la démocratie (« la haine de la démocratie ») la démocratie elle-même comme régime constitué
geste défendre la démocratie comme rupture, comme moment d’irruption du démos critiquer la démocratie comme dispositif, qui empêche cette rupture
enjeu du mot « démocratie » nom d’une exigence émancipatrice à préserver nom d’une mystification à dissoudre

Si cette opposition est juste, Lagasnerie ne contredit pas Rancière, il déplace l’usage du mot : ce que Rancière appelle « démocratie » (la rupture) est ce que Lagasnerie cherche sous un autre nom, et ce que Lagasnerie critique sous le nom de « démocratie » (le régime) est ce que Rancière appelle « police ». Hypothèse à confirmer en lisant le livre.

Questions ouvertes (pour la suite)

  1. L’épistocratie : comment Lagasnerie articule-t-il le rôle de la science avec sa filiation libertaire ? Y a-t-il une distinction entre « gouvernement par les savants » et « rôle de la connaissance dans la délibération » ?
  2. Sortie ou alternative : propose-t-il une transition (réformiste ? insurrectionnelle ?) ou seulement un autre idéal régulateur ?
  3. Statut du « manifeste » : à quel niveau le texte se situe-t-il — diagnostic, programme, exhortation ? Le sous-titre suggère un texte d’intervention ; jusqu’où la rigueur conceptuelle est-elle revendiquée ?
  4. Rapport aux livres antérieurs : continuité avec La conscience politique (2019) et Sortir de notre impuissance politique (2020) ? Rupture ?
  5. Réception : qui a répondu, depuis quelles positions ? (Rancière lui-même ? La gauche radicale ? Les libéraux ?)

À lire / à creuser

  • Lagasnerie, La conscience politique, Fayard, 2019 [à vérifier l’éditeur]
  • Lagasnerie, Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020
  • Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique, 2005
  • Rosanvallon, Le bon gouvernement (2015) — pour le contraste avec une défense réformiste de la représentation
  • Manin, Principes du gouvernement représentatif (1995) — pour l’archéologie de l’opposition aristocratique de l’élection au tirage au sort