De la certitude (Über Gewissheit) rassemble les dernières notes de Wittgenstein, écrites entre 1949 et sa mort en 1951, publiées en 1969. Elles partent d’une discussion avec Norman Malcolm autour de deux textes de G. E. Moore — A Defence of Common Sense et Proof of an External World — mais le texte dépasse de loin son point de départ. C’est un chantier, non un traité : des paragraphes numérotés, souvent datés, qui reviennent sur les mêmes exemples pour les creuser différemment.

La position de Wittgenstein

Le déplacement par rapport à Moore

Face au sceptique, Moore brandit des évidences du sens commun — « voici une main » — et déclare qu’il les sait. Wittgenstein partage l’intuition que quelque chose ne va pas chez le sceptique, mais estime que Moore manque sa cible : en revendiquant un savoir, il accepte implicitement le terrain sur lequel le sceptique veut se battre, et ne fait que taper plus fort. Le geste de Wittgenstein n’est pas de mieux répondre au sceptique, mais de montrer que la question n’est pas bien posée.

Savoir et certitude sont de genres différents

La thèse centrale : la certitude n’est pas une forme, même très haute, de connaissance. Dire « je sais » suppose qu’on puisse indiquer comment on sait, donner des raisons, envisager de s’être trompé. Or pour « j’ai deux mains », « la Terre existait avant ma naissance », « mon nom est X », ces procédures sont absentes ou ridicules. Ces propositions ne sont pas mieux justifiées que les autres — elles ont un statut logique différent. Elles ne jouent pas dans le jeu du savoir ; elles sont ce qui permet à ce jeu d’être joué.

Les propositions-gonds

D’où la métaphore du §341 :

« les questions que nous posons et nos doutes reposent sur ceci, que certaines propositions sont soustraites au doute, comme des gonds sur lesquels ces questions et ces doutes tournent. »

Les Angeln — gonds, charnières — forment l’arrière-plan fixe qui rend possible l’évaluation du vrai et du faux. Une porte ne tourne que parce que ses gonds, eux, ne tournent pas. Les gonds ne sont ni vraies ni fausses au sens ordinaire ; on ne les tient pas pour certaines après examen, elles structurent ce que « examiner » veut dire dans un contexte donné.

Image du monde et forme de vie

Ces gonds ne sont pas des axiomes posés par un sujet réflexif. Ils sont hérités, appris en même temps que les pratiques :

« Ce n’est pas un seul axiome qui me paraît évident, c’est tout un système dans lequel conséquences et prémisses se soutiennent mutuellement. » (§142)

Wittgenstein parle d’une Weltbild — image du monde (§94–95, §167) — qu’on reçoit avec l’éducation, la langue, l’action. On y entre en agissant, pas en démontrant. D’où la formule célèbre du §359 : ma certitude est quelque chose d’« animal », primitif, antérieur à la réflexion.

Contre le scepticisme

Conséquence : le doute radical cartésien n’est pas faux, il est inintelligible. Douter suppose déjà un cadre qu’on ne met pas en doute ; « un doute qui douterait de tout ne serait pas même un doute » (§450). Le sceptique ne perd pas la partie — il n’arrive pas à la jouer, parce qu’il scie la branche sur laquelle son doute repose.

Ce qui reste ouvert

Wittgenstein n’a pas publié ce texte, et on le sent dans les tensions qu’il laisse vives.

Le statut des gonds

Une proposition-gond, qu’est-ce que c’est, au juste ? Une proposition empirique particulière, soustraite au doute par sa position ? Une règle grammaticale qui n’a que l’apparence d’une proposition ? Une attitude pratique, une « manière d’agir », qu’on formule pour en parler mais qui n’est pas propositionnelle à la racine ? Wittgenstein semble osciller — parfois dans le même paragraphe — entre ces trois lectures. C’est la tension la plus féconde du livre.

La dynamique des gonds

Au §96, Wittgenstein introduit une image saisissante : le lit de la rivière. Certaines propositions coulent avec le courant, d’autres forment le lit — mais le lit lui-même se déplace, lentement. Ce qui est gond aujourd’hui ne l’était peut-être pas hier, ne le sera peut-être pas demain. Comment penser cette historicité sans retomber dans un simple relativisme sociologique ? Le texte pose la question plus qu’il ne la résout.

Le problème du relativisme

Si les gonds dépendent d’une image du monde, que dire quand deux images se rencontrent ? Wittgenstein prend au §609 l’exemple de tribus qui consultent l’oracle au lieu de consulter la physique. Peut-on dire qu’elles ont tort ? Il semble répondre : non, pas au sens où on corrige une erreur à l’intérieur d’un système. Mais alors quoi — on se contente de les décrire du dehors ? Il y a là un inconfort que beaucoup de lecteurs ont jugé irrésolu.

Le rapport à l’action

Les passages les plus frappants du livre (§204, §359) suggèrent que la certitude se montre dans l’action plutôt qu’elle ne se dit dans un jugement. Si c’est vrai, la forme même d’une thèse philosophique sur les gonds devient paradoxale : on essaie de dire ce qui, par hypothèse, ne se laisse pas dire. Les successeurs hériteront de ce paradoxe.

Les prolongements contemporains : la hinge epistemology

À partir des années 1990, mais surtout depuis les années 2000, un courant s’est constitué qui prend les gonds comme un programme et non seulement comme une curiosité exégétique. On le désigne souvent sous le nom de hinge epistemology.

Danièle Moyal-Sharrock — les gonds ne sont pas des propositions

Understanding Wittgenstein’s On Certainty (2004) propose la lecture la plus tranchée. Les gonds ne sont pas des propositions déguisées : ce sont des ways of acting, des règles de grammaire enracinées dans la pratique. Quand on les formule (« je sais que j’ai deux mains »), on les transforme artificiellement en énoncé, mais leur mode d’existence normal est pratique. Moyal-Sharrock a aussi popularisé l’expression « Third Wittgenstein » pour marquer que Über Gewissheit est philosophiquement distinct des Recherches.

Annalisa Coliva — propositionnels mais non-épistémiques

Dans Moore and Wittgenstein (2010) puis Extended Rationality (2015), Coliva prend le contrepied : les gonds sont bel et bien propositionnels, mais ce sont des règles constitutives de la rationalité, non des croyances susceptibles d’être justifiées. On ne peut pas les connaître parce qu’elles définissent ce que connaître veut dire — pas parce qu’elles ne seraient pas « assez » propositionnelles. Sa extended rationality cherche à préserver une forme d’évaluation rationnelle des gonds tout en refusant le fondationnalisme.

Duncan Pritchard — hinge commitments et vertus

Epistemic Angst (2015) propose un usage anti-sceptique des gonds couplé à l’épistémologie des vertus. Pour Pritchard, un hinge commitment n’est ni une croyance ni une proposition : une attitude non-doxastique, un engagement pratique. Cela lui permet de dire que le sceptique a raison sur son propre terrain (on ne sait pas qu’on n’est pas un cerveau dans une cuve), tout en lui retirant sa prise — parce que ce qu’il attaque n’est pas une croyance.

Crispin Wright — entitlement

Wright propose une ligne moins wittgensteinienne, plus mooréenne : nous sommes autorisés (entitled) à accepter certaines propositions sans preuve, en vertu d’une rationalité pratique qui précède la justification épistémique. C’est une des cibles préférées de Moyal-Sharrock, qui y voit une récupération des gonds dans le vocabulaire de la justification que Wittgenstein voulait justement désamorcer.

Michael Williams — contextualisme

Unnatural Doubts (1991) précède et nourrit le courant. Williams y développe une lecture contextualiste : les standards du savoir dépendent du contexte d’enquête, et le scepticisme global n’est pas une position cohérente mais une illusion théorique produite par la décontextualisation du mot « savoir ». Parenté évidente avec Wittgenstein, lignée plus analytique.

Genia Schönbaumsfeld — dissolution du scepticisme

The Illusion of Doubt (2016) prolonge la veine de Cavell et de Williams : le problème sceptique n’est pas à résoudre mais à dissoudre, en montrant que sa formulation même présuppose des gonds qu’elle feint d’ignorer. Lecture proche de Moyal-Sharrock sur le fond, plus cavellienne de ton.

L’axe de clivage

Le débat interne tourne pour l’essentiel autour du statut des gonds :

propositionnel non-propositionnel / pratique
camp Coliva, Wright, Pritchard (première manière) Moyal-Sharrock, Pritchard (seconde manière), Schönbaumsfeld
thèse les gonds sont des énoncés, mais leur usage est non-épistémique les gonds sont des manières d’agir ; les formuler les dénature
risque réintroduire le vocabulaire de la justification que Wittgenstein voulait quitter rendre les gonds inanalysables, et la philosophie qui en parle paradoxale

Ce clivage éclaire rétrospectivement ce que Wittgenstein lui-même laissait ouvert, et il est probablement plus intéressant que la question de « qui a raison » : il isole le point où Über Gewissheit force un choix qu’il ne faisait pas lui-même.

À creuser

  • La métaphore du lit de la rivière (§96–99) : comment articuler fixité logique et changement historique ?
  • L’exemple de l’oracle (§609) et la question du relativisme des images du monde.
  • Le rapport entre Über Gewissheit et les Recherches : rupture, prolongement, ou simple déplacement d’accent ?
  • La réception cavellienne (Stanley Cavell, The Claim of Reason) comme ligne alternative aux lectures analytiques.